L’actualité bruisse souvent de nouvelles tristes et de commentaires sans saveur. Mais il arrive qu’elle soit portée par des personnes qui ont véritablement quelque chose à dire. Ce fut le cas cette semaine, lorsque l’astronaute française Sophie Adenot a témoigné de son expérience de la vie en orbite, après son retour sur Terre.
Ses paroles ont merveilleusement illustré une vérité essentielle : l’être humain comprend le monde à partir de ce qu’il éprouve et perçoit par ses sens. Ces expériences nourrissent sa vie intérieure et lui permettent de donner un sens à ce qu’il vit. Cette élaboration intime se réalise grâce à un logos, un verbe intérieur qui caractérise notre nature humaine et nous rend capable de donner du sens au monde.
Il exprime ce que nous en comprenons. En le décrivant, il contribue à faire advenir un monde, le nôtre. Par ce logos, nous prenons place dans l’histoire du monde et nous nous inscrivons dans un univers de significations partagées avec les autres. Le monde extérieur devient alors, pour chacun de nous, comme une seconde peau, aussi indispensable à notre existence sociale que notre corps l’est à notre existence physique. Notre environnement naturel, le monde matériel et la vie sociale dans laquelle nous nous développons constituent ainsi le substrat de notre existence, une réalité que nous devons interpréter pour pouvoir l’habiter. Car l’être humain ne vit pleinement qu’en donnant un sens à son existence et au monde qui l’accueille.
Sophie Adenot a exprimé avec émotion ce qu’elle avait compris au cours de son séjour dans l’espace : elle allait désormais retrouver cette belle planète bleue dont elle avait été décentrée, pendant quelques mois, comme sortie de son corps. Cette mise à distance lui a permis d’élaborer une compréhension profonde de la condition humaine, de concevoir un sens que bien peu de personnes ont eu l’occasion de découvrir à travers une telle expérience. « J’ai vu que la Terre est un lieu précieux, sans division, sans frontière ; j’ai vu une espèce humaine que nous partageons tous, un destin humain que nous partageons. Je n’ai pas vu de division de là-haut. J’ai vu une Terre unie et c’est le message. »
Ces mots viennent du plus intime de son cœur. Son appel était aussi une invitation à nous élever jusqu’à sa compréhension du monde pour entendre pleinement ce qu’elle avait à nous dire.
Depuis l’espace, Sophie Adenot a contemplé une planète unique, réunissant dans un même espace terrestre tous les membres de l’humanité. De cette vision est née l’évidence de notre unité. Elle n’a pas vu les divisions qui ravagent les sociétés humaines, les frontières qui nous séparent ni les conflits qui nous opposent. Comme si la distance spatiale lui avait permis de discerner l’inconsistance de certaines séparations, elle a vu ce qui nous rassemble : notre appartenance à une même humanité et notre destin commun. Elle sait avec une acuité particulière, que nous partageons tous la responsabilité de ce que nous faisons de cette planète. Nous avons le devoir de la protéger, pour ceux qui nous succéderont comme pour ceux qui, parmi nous, s’apprêtent à la quitter.
Son témoignage poignant rejoint cette affirmation du pape Léon XIV, prononcée dans son discours à l’Unesco : « Le sens est l’oxygène de l’esprit. »
En revenant sur Terre, Sophie Adenot a retrouvé les guerres et les ravages écologiques provoqués par l’activité humaine. Elle a retrouvé, en somme, un monde dans lequel cet oxygène du sens semble parfois manquer, alors même que, dans l’espace, elle avait appris à respirer en voyant autrement notre planète. Le paradoxe est saisissant : privée d’air respirable dans l’espace, elle y a découvert un souffle spirituel que notre monde terrestre semble trop souvent étouffer.
Léon XIV a parfaitement éclairé cette expérience dans son homélie adressée aux étudiants à l’occasion de la rentrée universitaire : « L’intelligence doit se faire mémoire : non pas simplement en juxtaposant des données, comme un algorithme le fait désormais plus rapidement que nous, mais en se souvenant des expériences vécues, avec les résonances que seule l’âme humaine peut ressentir, et en entrant plus intensément en contact avec leur bonté. » Cette bonté de la planète, Sophie Adenot l’a vue de ses propres yeux. Elle l’a accueillie dans son cœur, avant de nous la transmettre par la parole.
Il est urgent, à notre époque soumise aux récits prescriptifs des algorithmes, de réfléchir à la manière dont nous concevons le monde que nous habitons. Car le monde est une réalité que nous interprétons et que nous contribuons à façonner par nos paroles.
Sophie Adenot nous a rappelé cette exigence fondamentale du sens et la narrativité de notre propre vie : nous avons besoin de mettre en mots ce que nous vivons pour en comprendre la portée et lui donner une cohérence. Elle peinait encore à se tenir debout, mais sa parole, elle, se dressait avec force. Son langage apparaissait comme une autre colonne vertébrale, capable de la soutenir. Le philosophe Michel Lacroix l’exprime ainsi : « Chacun se tient dans son discours sur soi-même. Nous lisons sans cesse notre vie, et nous nous la racontons. C’est vital. »
C’est peut-être là, le sens le plus profond du témoignage de Sophie Adenot. En contemplant la Terre depuis l’espace, elle a découvert une vérité essentielle sur notre condition humaine. À nous, désormais, de recevoir cette parole, de la faire nôtre et d’en tirer les conséquences. Car voir le monde ne suffit pas : encore faut-il apprendre à le comprendre, à le raconter et à en prendre soin. Les mots du philosophe Jean-François Lyotard (1924-1998) peuvent conclure cette réflexion sur le rôle de notre verbe intérieur. Il rappelait que « l’enfant n’a un âge, un chiffre de décompte de ses années, que pour le monde qui lui est extérieur. Il n’a pas d’âge au fond de lui, il n’a que la puissance de son propre verbe par lequel depuis le commencement il sait qu’il existe. L’enfant a l’âge de son propre verbe, ce par quoi il se raconte. Nous sommes tous au commencement par le verbe : le nôtre. C’est le verbe qui nous enfante au monde, lorsqu’il s’éveille dans la conscience humaine. La conscience est le lieu d’un appel d’une capacité de « verbe » qui devient « verbe de vie ». »






