Que nous arrive-t-il ? Que nous arrive-t-il que nous ne parvenions pas à cerner clairement ? Quel est ce mauvais tour que les technologies sont en train de nous jouer ? Ne sont-elles pas le fruit du génie humain ? Comment se fait-il qu’elles se retournent contre l’humanité au lieu de la magnifier ? La « magnifique humanité », comme le rappelle le Pape Léon XIV, « est créée par Dieu ». Elle a besoin d’une relation à son Créateur pour se développer jusqu’à son terme ultime. Si elle perd de vue sa finalité native, elle se disperse et se dissout dans le flux des activités du monde et devient victime de l’arbitraire humain et de logique du monde. Ainsi de la performance ou de la dignité seulement mesurées par l’idée que l’humain se fait du bien. Elle perd alors sa véritable signification. Notre époque n’est pas au défi des technologies qu’elle produit, mais de l’être humain qu’elle ne sait plus protéger. C’est pourquoi la lettre du Pape Léon XIV a pour sous-titre : « la protection de la personne humaine à l’ère de l’IA ». Si nous ne savons plus ce qu’est un être humain, il sera vain parce qu’impossible de mettre des limites au développement des technologies. Nous le voyons déjà clairement aujourd’hui : personne ne sait dire pourquoi la course à l’IA doit s’arrêter ? Est-ce pour des raisons économiques, écologiques, sécuritaires ? Toutes ces raisons sont valables, mais aucune ne saisit ce que l’IA fait à la condition humaine elle-même. Or, l’être humain se caractérise par sa conscience et sa capacité à énoncer par lui-même le sens des réalités. L’être humain est un producteur de sens et cette activité de la pensée lui vitale. Vitale ! Le terme n’est pas trop fort, car nous vivons tous à raison du sens ou des sens que nous donnons à notre vie. Le sens de la vie se tient en nous comme une parole qui nous tient en vie. Telle une colonne vertébrale invisible, le sens que nous avons conçu à notre vie et au monde, nous tient debout et nous oriente. Or qu’est-il en train de se passer ? Deux phénomènes simultanés doivent attirer notre attention :
- Par l’entremise de calculateurs diaboliquement puissants, nous avons délégué la capacité de « penser » à des machines qui vont rendre complètement superflue la production du sens. Nous pensons « pour » comprendre et « pour » produire du sens, dans le but de nous orienter dans la vie, dans le temps ! Le sens de notre vie n’est jamais pré-donné, c’est à nous de le concevoir et, ce faisant, de nous accomplir. Nous apprenons à donner du sens au temps et à donner une orientation à notre vie. Si nous cessons de chercher à comprendre le monde, à penser pour nous « mettre au monde du sens », si nous renonçons à donner une colonne vertébrale à notre existence, nous cessons de vivre humainement parlant. Nous vivrons toujours d’un point de vue biologique, mais ce qui fait que l’humain est humain aura alors disparu : notre liberté de penser, de parler, de donner du sens aux réalités et donc la capacité d’accomplir notre vie. La joie de vivre s’évanouit lorsque disparait l’effort de penser.
- L’autre phénomène porte sur la relation au corps. A mesure que nous sommes immergés dans une société-machine, où les technologies régulent et contrôlent nos existences, nous perdons le sens de la corporéité. C’est-à-dire que le corps lui-même cesse de faire sens. Nous ne savons plus lire la signification de notre corps qui est réduit à une somme de cellules et de fonctions. Il devient un simple habitat, un véhicule que l’on peut transformer à sa convenance. Nous le produisons sans défaut avec l’industrie de la biologie reproductive, nous le supprimons sans honte, avec des législations ouvertes à l’euthanasie.
Il apparaît clairement que notre époque a livré en pâture aux pouvoirs de l’argent, à la fois le corps et l’esprit. C’est la nature humaine elle-même qui se trouve désormais sous les cros des marchés financiers. Qui pourra rappeler que le corps humain n’est pas que matière organique ? Il est un temple, le temple de la pensée. Il abrite l’esprit d’un être humain, lequel est sa capacité de communion à la vie divine. Si l’on ne parvient pas à réaffirmer sans délai le primat de l’esprit dans la vie humaine, nous verrons les effets d’une logique imparable : l’effondrement de l’humanité. Ce n’est pas parce que les machines extermineront les humains, mais parce qu’elles les priveront de ce dont ils ont besoin pour vivre : un corps et un esprit.
Si l’humanité perd à la fois, la volonté de penser et la compréhension du corps, elle ne peut plus se développer correctement. Corps et esprit forment ensemble l’être humain. Si l’on perd l’un, on perd l’autre de manière concomitante. Notre corps nous inscrit dans le monde pour un certain temps. Il nous met au contact des réalités sensibles que nous allons métaboliser en signification au moyen de notre intelligence. Cette signification est partagée en paroles, comme une nourriture pour éclairer et fortifier les autres. Le corps est l’organe de l’intelligence par excellence. Or, les IA n’ont ni corps, ni esprit. Si nous déléguons à des machines la fonction de penser à notre place, d’accéder à la connaissance – une connaissance devenue une commodité à bon marché - nous cessons d’habiter le monde, et notre corps se dissout parmi les éléments du monde.
Le Pape Léon XIV a clairement exposé les enjeux de la révolution de l’intelligence artificielle dans sa lettre encyclique « Magnifica humanitas ». Jamais un Pape n’aura autant été un lanceur d’alerte.





