L’ère du vide

Dans l’Ere du vide, paru en 1983, Gilles Lipovetsky scrutait déjà l’individualisme contemporain (par ailleurs sous-titre du livre). Au deuxième chapitre intitulé « l’indifférence pure », le philosophe (né en 1944) dressait un tableau prophétique de ce que serait le XXIème siècle. Au lendemain du record historique d’abstention lors des scrutins régionaux et départementaux, il nous a paru judicieux de vous proposer à nouveau ces quelques lignes, d’une troublante actualité, à la fois sombres et lumineuses.

La désertion de masse.

À s’en tenir aux XIXème et XXème siècles, il faudrait évoquer, citer pêle-mêle, le déracinement systématique des populations rurales puis urbaines, les langueurs romantiques, le spleen dandy, Oradour, les génocides et ethnocides, Hiroshima dévasté sur 10km2 avec 75 000 morts et 62 000 bâtiments détruits, les millions de tonnes de bombes versées sur le Vietnam et la guerre écologique à coups d’herbicide, l’escalade du stock mondial d’armes nucléaires, Phnom Penh nettoyé par les Khmers rouges, les figures du nihilisme européen, les personnages morts-vivants de Beckett, l’angoisse, la désolation intérieure d’Antonioni, Messidor d’A. Tanner, l’accident d’Harrisburg, assurément la liste s’allongerait démesurément à vouloir inventorier tous les noms du désert.

A-t-on jamais autant organisé, édifié, accumulé et, simultanément, a-t-on jamais été autant hanté par la passion du rien, de la table rase, de l’extermination totale ? En ce temps où les formes d’anéantissement prennent des dimensions planétaires, le désert, fin et moyen de la civilisation, désigne cette figure tragique que la modernité substitue à la réflexion métaphysique sur le néant. Le désert gagne, en lui nous lisons la menace absolue, la puissance du négatif, le symbole du travail mortifère des temps modernes jusqu’à son terme apocalyptique.

Ces formes d’anéantissement, appelées à se reproduire pendant un temps encore indéterminé, ne doivent pourtant pas occulter la présence d’un autre désert, de type inédit celui-là, échappant aux catégories nihilistes ou apocalyptiques et d’autant plus étrange qu’il occupe en silence l’existence quotidienne, la vôtre, la mienne, au cœur des métropoles contemporaines. Un désert paradoxal, sans catastrophe, sans tragique ni vertige, ayant cessé de s’identifier au néant ou à la mort : il n’est pas vrai que le désert contraigne à la contemplation des crépuscules morbides. Considérez en effet cette immense vague de désinvestissement par laquelle toutes les institutions, toutes les grandes valeurs et finalités ayant organisé les époques antérieures se trouvent peu à peu vidées de leur substance, qu’est-ce sinon une désertion de masse transformant le corps social en corps exsangue, en organisme désaffecté ? Inutile de vouloir réduire la question aux dimensions des « jeunes » : on ne se débarrasse pas d’une affaire de civilisation à coup de génération. Qui est encore épargné par ce raz de marée ? Ici comme ailleurs le désert croît : le savoir, le pouvoir, le travail, l’armée, la famille, l’Église, les partis, etc. ont déjà globalement cessé de fonctionner comme des principes absolus et intangibles, à des degrés différents plus personne n’y croit, plus personne n’y investit quoi que ce soit. Qui croit encore au travail quand on connaît les taux d’absentéisme et de « turn over », quand la frénésie des vacances, des week-ends, des loisirs ne cesse de se développer, quand la retraite devient une aspiration de masse, voire un idéal ; qui croit encore à la famille quand le taux de divorces ne cesse d’augmenter, quand les vieux sont chassés dans les maisons de retraite, quand les parents veulent rester « jeunes » et réclament le concours des « psy », quand les couples deviennent« libres », quand l’avortement, la contraception, la stérilisation sont légalisés ; qui croit encore à l’armée quand tous les moyens sont mis en avant pour être réformé, quand échapper au service militaire n’est plus un déshonneur ; qui croit encore aux vertus de l’effort, de l’épargne, de la conscience professionnelle, de l’autorité, des sanctions ? Après l’Eglise qui n’arrive même plus à recruter ses officiants, c’est le syndicalisme qui connaît une même chute d’influence : en France, en trente ans, on passe de 50% de travailleurs syndiqués à l5% aujourd’hui. Partout l’onde de désaffection se propage, débarrassant les institutions de leur grandeur antérieure et simultanément de leur puissance de mobilisation émotionnelle.

Et pourtant le système fonctionne, les institutions se reproduisent et se développent mais en roue libre, à vide, sans adhérence ni sens, de plus en plus contrôlées par les « spécialistes », les derniers prêtres, comme dirait Nietzsche, les seuls à vouloir encore injecter du sens, de la valeur, là où ne règne déjà plus qu’un désert apathique. De ce fait, si le système dans lequel nous vivons ressemble à ces capsules d’astronautes dont parle Roszak, c’est moins par la rationalité et la prévisibilité qui y règnent que par le vide émotionnel, l’apesanteur indifférente dans laquelle se déploient les opérations sociales. Et le loft, avant d’être cette mode d’habitation des entrepôts, pourrait bien être la loi générale qui régit notre quotidienneté, à savoir la vie dans les espaces désaffectés.

L’ère du vide, Gilles Lipovetsky, Gallimard, pp 39-41

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