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Il faut voir comme on se parle

Jamais l’Humanité n’a autant pris la parole. Tout le monde s’exprime. Mais est-ce qu’on s’écoute encore ? « Il faut voir comme on se parle » est le titre d’un remarquable essai [1], à travers lequel Gérald Garutti se met au service de la ressource la plus vitale pour l’humanité : la parole. Il pose les fondements d’un humanisme de la parole et propose l’art comme solution vitale à une crise majeure et sous-estimée.

Normalien, agrégé, metteur en scène, dramaturge et écrivain, Gérald Garutti enseigne à l’université de Cambridge puis à Sciences Po. Il a fondé et dirige le Centre des Arts de la Parole. Il fait le constat d’une dégradation radicale de la parole devenue un sport de combat. Il s’en suit que la parole obscurcit le monde au lieu de l’éclairer. Voici quelques extraits de sa plume fine et saillante et sautillante, qui aideront chacun à prendre conscience de la situation et à prendre sa part de responsabilité dans la restauration d’un environnement verbal commun qu’il nous faut protéger et soigner.

« Nous vivons dans un monde de bruit et de fureur. Un monde de TIC, de clics et de claques. Un monde de rumeurs, de tweets, de bashings et de clashs. D’infox. De swipes, de fakes. De battles, de lol et de likes. Un monde digital où l’on montre du doigt. Où l’on met à l’index. Où l’on tranche du pouce. Où l’on cloue au pilori planétaire. Un monde de réseaux, où l’on tue pour un mot.
Jamais l’Humanité n’a autant pris la parole. Phénomène inédit dans l’Histoire. A maints égards, opportunité inouïe. Tout le monde s’exprime. S’étale. Se lâche. Se fâche. Se casse. Partout, ça parle. Mais est-ce que ça s’écoute ? Est-ce que, pour autant, on se parle ? Qu’est-ce qui se joue ? Et qu’est-ce qui se dit ? Désormais, chacun peut donner de la voix. Prendre parti. Publier son avis. Proclamer à hauts cris. En un sens, c’est une chance. Un sens - oui, mais lequel ? Tout dépend. Qui parle. Pour dire quoi. Au nom de quoi. A qui. Comment. Pour quoi.
Il faut voir comme on se parle - l’humanité en moins. De ce pouvoir extrême, quels usages faisons-nous ? De façon écrasante, de nos jours, l’énonciation dégénère en dénonciation. En stigmatisation. En ségrégation. En destruction. Et qu’ils visent ou non à détruire, pour beaucoup les mots ne veulent plus rien dire. Gage d’inconscience, vide de sens et pleine de violence - telle s’impose aujourd’hui, dans sa version massive, la parole.
Inflation verbale. Dévaluation du discours. Démonétisation des messages. Discrédit des vecteurs. Détérioration de l’échange. Dépréciation d’autrui. Telle est, à présent, la tendance. Le flux de paroles charrie le déferlement des pulsions. Le grand parloir vire au vaste défouloir. Logorrhée rime avec vacuité. Vanité. Cécité. Radicalité. Irresponsabilité. (…) la parole se dégrade. Sa profération induit trivialisation, instrumentalisation, division, humiliation. Bien souvent, elle avilit l’individu. Elle annihile le sens. Elle galvaude le locuteur. Elle dénigre l’autre. Elle déchire la société.

Valoriser la parole essentielle

Nous appelons ici à la valorisation de la parole. Pour que l’explosion de l’expression marque la consécration de notre humanité. Non son atomisation. Qui sommes-nous pour le dire ? Des artistes de la parole. Des artisans du verbe en action. Des ouvriers du lien humain. Des passeurs d’histoires. Des forgerons du sens. Des ouvreurs de la présence. Nous sommes les porte-parole d’arts trois fois millénaires. De ces arts qui, depuis l’enfance du monde, forment le cœur de l’humanité. Qui, au fil des âges, ont œuvré à la déployer. Qui, aujourd’hui encore, nous donnent à toutes et à tous l’opportunité de nous transcender.
Plus que jamais, nous considérons la parole comme vitale - cruciale pour la vie humaine et vivante par principe. Saisie dans toute sa substance, elle exprime notre quintessence. Essentielle et actuelle, elle cristallise le sens d’un propos, l’enjeu d’un discours, la force d’une pensée. Inspirée et adressée, elle manifeste le pouvoir du verbe, la résonance des mots, la présence du texte. Incarnée et partagée, elle donne voix au chapitre, vie à la langue, corps à l’oralité (…) , elle embrasse toutes nos dimensions.

Combat pour la parole

De la parole, nous refusons la réduction à ses versions éruptive et délatrice, cancanière et moutonnière, babillarde et concassée. A sa caricature évidée, débitée en discours indigents. En slogans piteux. En messages dérisoires. En toutes petites phrases. En vains éléments de langage. A sa triste figuration par les trois mousquetaires des temps modernes, lnfox, Pathos, Clashos et Boxoffice.

Nous ne laisserons pas le dernier mot à l’image sous prétexte qu’elle prétend tout dire. Nous savons, nous qui vous parlons, que le visible n’épuise pas tout. Que l’essentiel est invisible pour les yeux. Que les enfants se font aussi par l’oreille.

Au commencement était le verbe, à la fin s’étale le verbiage. Cette globalisation de la parole, nous n’avons aucune intention de la laisser se résumer à sa dégradation. A sa standardisation et à son uniformisation. A sa marchandisation et à sa massification. A son aliénation et à son arriération. A sa pulvérisation en particules rudimentaires - en graines de néant. Jamais nous ne limiterons toutes nos pensées à un cliché. (…) Nous rejetons la culture du mot jetable - aussitôt balancé, aussitôt évacué. Par-delà le déluge des vains propos d’emblée engloutis dans le fleuve de l’oubli, dans la longue patience des travaux et des jours, nous nous efforçons de bâtir, à travers notre ouvrage, "un trésor pour toujours". Le babil passe, la parole demeure. C’est elle qui nous tient à cœur. Elle qui nous tient debout. Qui sous-tend le nous. Nous relie au tout.

A la cacophonie universelle nous préférons la résonance de l’essentiel. A l’empire du tout-à-l’ego, la passion de l’interaction. Au brouhaha des opinions, le bruissement de la langue. Au vide des formules, la charge du sens. A l’inanité du zapping, l’intensité de l’attention. A l’inconséquence des discours, la responsabilité de l’énonciation. Au retranchement derrière l’écran, la communion dans la présence. A l’impunité dans l’immatériel, l’incarnation de l’expérience. A la complaisance dans la violence, la conscience de l’adresse. Au rejet de la différence, l’accueil de l’altérité. Au culte de soi, la culture de l’échange. Au simulacre de communauté, le partage d’humanité.
Nous fondons notre travail, notre action, notre raison d’être - notre existence même - sur la parole. Aujourd’hui, nous constatons sa dégénérescence. Des ravages qu’elle provoque, nous prenons toute la mesure - en pleine connaissance de cause. Voilà pourquoi, ici même, nous entendons donner à la parole sa valeur capitale dans la société actuelle. En questionnant son rôle. En éclairant ses fonctions. En affirmant sa place. En attestant sa vocation.

(…) Autant dire que la parole, ça s’apprend. Ça se travaille. Ça se sculpte. Ça se conçoit. Ça s’ouvrage. Ça se pense. Ça se façonne. Ça s’incarne. Ça se met en forme. Ça se transmet. Ça se donne. Cela vous pose un être - avoir une parole. Et s’y tenir. (…) Il nous faut apprécier en quoi la parole nous fonde. En quoi le verbe nous constitue en quoi la pensée se fait dans et par la parole. (…) cette aventure de la parole qui sous-tend notre humanité, qui étaye notre être au monde, il nous revient de la cultiver. Elle se forme - jusqu’à atteindre la maîtrise. (…)

Nous avons besoin de maîtrise,
nous avons besoin de justesse,
nous avons besoin de justice,
nous avons besoin d’expression,
nous avons besoin d’élaboration,
nous avons besoin d’incarnation,
nous avons besoin d’explications,
nous avons besoin d’exutoires,
nous avons besoin d’accomplissement,
nous avons besoin de réalisation,
nous avons besoin de sublimation,
nous avons besoin d’humanité. »

Notes :

[1Gérald Garutti, Comme on se parle, Actes Sud, 2023


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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