
Pourquoi faut-il dépasser la simple lecture sécuritaire des violences urbaines survenues ce week-end ?
Laurent Stalla-Bourdillon : Les violences urbaines qui ont secoué la France au cours du week-end des 17 et 18 octobre 2026, et dont des manifestations ont également été marquées par des affrontements et des pillages en Italie, ne peuvent être réduites à une succession d’incidents, à une défaillance du maintien de l’ordre ou à l’expression d’une colère sociale. Elles nous placent devant une interrogation plus profonde, qui touche aux fondements mêmes de notre civilisation : qu’est-ce qui fait encore sens dans une société qui ne parvient plus à proposer un horizon commun à ceux qui la composent ?
Les revendications économiques, les difficultés d’accès aux services publics, le sentiment d’abandon de certains territoires et la défiance envers les institutions constituent des éléments probants à la compréhension de ces événements. Mais ils ne suffisent pas à expliquer leur dimension la plus inquiétante : la transformation de la violence en moyen d’appropriation, du pillage en possibilité de consommation et du désordre en expérience collective.
Les cibles des pillages ont-elles une signification particulière ?
LSB : Oui, car lorsque des magasins de luxe, des boutiques de sport, des enseignes de téléphonie et des commerces d’électronique deviennent des cibles privilégiées, une question s’impose. Que nous dit cette convoitise, lorsqu’elle s’exprime dans la destruction et le vol, de la place que notre société accorde aux objets ? Et que révèle-t-elle de notre capacité à donner aux individus des raisons de vivre et de construire autrement que dans la possession matérielle ? Il ne s’agit pas de prétendre que tous les émeutiers partagent les mêmes motivations, ni de réduire les violences à un phénomène exclusivement consumériste. Il s’agit de prendre au sérieux ce que ces scènes donnent à voir : une crise sociale qui pourrait bien être, aussi, une crise anthropologique, morale et spirituelle.
La responsabilité des dirigeants
Les réponses sécuritaires sont-elles suffisantes ?
LSB : Face aux émeutes, les responsables politiques sont naturellement conduits à parler de sécurité, de justice, de sanctions, de moyens policiers et de retour à l’ordre. Ces réponses sont indispensables. Les personnes agressées doivent être protégées, les commerces pillés doivent pouvoir reprendre leur activité, les destructions doivent donner lieu à des enquêtes et les auteurs identifiés doivent répondre de leurs actes. L’autorité publique ne peut accepter que la violence devienne un moyen ordinaire d’obtenir satisfaction.
Pourquoi la politique doit-elle aller au-delà de la restauration de l’ordre ?
LSB : Si le discours politique se limite à la restauration de l’ordre, il risque de ne traiter que les manifestations visibles d’une crise plus profonde. Gouverner ne se réduit pas à administrer des contraintes, à répartir des budgets et à gérer des urgences. Gouverner, c’est surtout proposer une orientation, hiérarchiser les priorités et rendre intelligible un avenir commun.
Or, les démocraties contemporaines sont confrontées à une difficulté particulière : elles doivent répondre à des attentes contradictoires dans un environnement où la confiance envers les institutions s’est fragilisée. L’autorité des institutions s’est effondrée devant l’irruption des nouvelles autorités portées par le monde numérique, depuis les réseaux sociaux jusqu’aux intelligences artificielles. Les institutions de l’État promettent la prospérité, mais doivent composer avec des ressources limitées, ou sans aucun moyen. Elles valorisent la diversité des choix de vie, mais elles doivent préserver un socle commun. Elles défendent les libertés, mais elles doivent rappeler que leur exercice suppose des responsabilités.
Quel est le risque lorsque la politique perd sa cohérence ?
LSB : Le risque apparaît lorsque la communication remplace le projet. L’urgence supplante la réflexion. Les annonces s’accumulent, comme celle du Président Macron au soir du 18 octobre, sans que les citoyens puissent toujours discerner la finalité d’ensemble. Les discours sur l’autorité semblent abstraits à ceux qui ne perçoivent plus le lien entre les règles collectives et leur propre avenir.
Quelles questions les gouvernants devraient-ils se poser ?
LSB : Quel récit collectif proposent-ils à la jeunesse ? Quel sens donnent-ils au travail, à l’éducation, à la citoyenneté et à la transmission ? Comment font-ils comprendre que la liberté n’est pas l’absence de toute limite, mais la capacité de vivre ensemble sans être soumis à la violence des autres ? Comment redonnent-ils à l’effort une valeur qui ne se mesure pas exclusivement à la richesse obtenue ? Et comment peuvent-ils restaurer la confiance dans les institutions lorsque celles-ci semblent incapables de tenir ensemble l’exigence de justice, la protection des personnes et la cohérence de leurs propres principes ?
Sur quel socle de valeurs une démocratie peut-elle s’appuyer ?
LSB : le moment est venu de demander aux gouvernants de défendre un socle de valeurs sans lequel le pluralisme lui-même devient fragile : la dignité humaine, la responsabilité, le respect de la loi, la solidarité, la vérité dans le débat public et la valeur du bien commun. Une société, pour être unie, a besoin de savoir sur quoi elle refuse de transiger.
La crise spirituelle
Pourquoi parlez-vous d’une crise spirituelle ?
LSB : La réflexion doit aller plus loin. La crise que révèlent les violences urbaines n’est pas seulement économique, sociale ou politique. Elle interroge notre conception de l’être humain et de la valeur de son existence. Une société peut disposer d’institutions solides, d’une économie développée et de technologies performantes tout en éprouvant des difficultés à répondre à une question fondamentale : pourquoi chaque vie humaine mérite-t-elle d’être respectée ?
Cette question est spirituelle au sens large. Elle concerne le sens que nous donnons à l’existence, la place que nous accordons à la vulnérabilité et les raisons pour lesquelles nous reconnaissons à autrui une dignité qui ne dépend ni de sa force, ni de son utilité, ni de sa richesse. Elle concerne les croyants comme les non-croyants.
Où réside précisément cette crise spirituelle ?
LSB : Elle relève d’une interrogation philosophique légitime : comment une société définit-elle la valeur de la vie ? La question commune se situe dans la conception de la dignité humaine qui sous-tend nos choix collectifs.
Peut-on demander à chacun de respecter la vie, les biens et les droits d’autrui si la société ne parvient plus à expliquer ce qui exige le respect des personnes ? Peut-on construire une culture de la responsabilité si la liberté est présentée uniquement comme un droit à disposer de soi, sans réflexion sur les liens qui nous unissent aux autres ? Ces questions ne trouvent pas de réponse simple. Elles demandent du temps, de la nuance et une réflexion sur les finalités de nos choix.
La véritable crise spirituelle réside dans l’affaiblissement de notre capacité collective à penser la transcendance, à reconnaître une valeur qui ne s’achète pas et à défendre des principes qui ne se réduisent pas à leur utilité. Lorsqu’une société ne sait plus expliquer pourquoi une personne vulnérable mérite d’être protégée, pourquoi la vérité importe, pourquoi le bien commun doit primer parfois sur l’intérêt individuel et pourquoi certaines limites ne peuvent être franchies, elle risque de laisser les individus seuls face à leurs désirs, à leurs frustrations et à leurs rapports de force.
Cette question spirituelle est-elle aussi politique ?
LSB : En effet, la question spirituelle devient alors éminemment politique. Car une civilisation ne se définit pas uniquement par ce qu’elle produit, mais aussi par ce qu’elle considère comme précieux et par ce qu’elle refuse de sacrifier.
Retrouver une colonne vertébrale
Par quoi faut-il commencer pour répondre à cette crise ?
LSB : La première exigence consiste à rétablir la sécurité et à garantir l’application de la loi. Les actes de violence, les agressions, les incendies volontaires, les destructions et les pillages doivent faire l’objet de réponses judiciaires proportionnées et effectives. L’impunité, lorsqu’elle est réelle ou perçue comme telle, affaiblit la confiance dans les institutions et porte atteinte à ceux qui respectent les règles. À la restauration de l’ordre doivent être ajoutées les conditions d’une appartenance commune.
Comment restaurer l’autorité ?
LSB : L’autorité légitime protège les libertés et garantit les limites communes. Elle n’est ni la violence arbitraire ni l’abdication devant la violence. Elle suppose des institutions respectées parce qu’elles sont capables d’agir, mais également parce qu’elles s’efforcent d’être justes et exemplaires. La police doit pouvoir protéger les personnes et intervenir face aux violences. La justice doit pouvoir établir les responsabilités. Les pouvoirs publics doivent expliquer leurs décisions et rendre compte de leur action. L’autorité ne gagne rien à humilier. Mais elle perd sa crédibilité lorsqu’elle renonce à protéger.
Notre modèle de société de consommation est-il en cause ?
LSB : La publicité, les réseaux sociaux et l’économie de l’attention contribuent à façonner les représentations du succès. Il ne s’agit pas de condamner la consommation, le commerce ou le désir d’améliorer son confort. Il s’agit de refuser qu’ils deviennent les critères dominants de la valeur personnelle. Une société équilibrée doit rendre visibles d’autres formes de réussite : la fidélité à ses engagements, le courage, la connaissance, la création, la solidarité, la responsabilité familiale et la contribution au bien commun. Elle doit permettre à chacun de comprendre que sa valeur ne dépend ni de la marque de ses vêtements, ni de la richesse qu’il affiche. Cette conviction constitue l’un des antidotes les plus profonds à la tyrannie du paraître.
Quel message une société devrait-elle adresser à sa jeunesse ?
LSB : Il s’agit d’ouvrir à nouveau un espace dans lequel la question du sens ne serait pas considérée comme secondaire par rapport à la production, à la consommation et à la compétition sociale. Une société doit pouvoir dire à sa jeunesse qu’il existe des biens plus précieux que ceux que l’on peut voler, acheter ou exhiber. Elle doit pouvoir montrer que la liberté se mesure aussi à la capacité de choisir ses fins, de maîtriser ses pulsions et de reconnaître la dignité d’autrui.
Ce qui a été saccagé ne se résume pas aux vitrines
Au-delà des dégâts matériels, que révèlent réellement ces événements ?
LSB : La véritable gravité des événements des 17 et 18 octobre 2026 va au-delà de la violence des images, des vitrines brisées, des marchandises emportées ou des affrontements avec les forces de l’ordre. Elle tient à ce qu’ils nous obligent à regarder en face : la fragilité des liens qui unissent les individus à leur société et la difficulté croissante à proposer un horizon commun.
Les destructions matérielles sont visibles. La crise du sens l’est beaucoup moins. Elle se manifeste dans l’incapacité à transformer la frustration en projet, dans la difficulté à reconnaître une autorité légitime, dans la tentation de réduire la réussite à la possession et dans l’affaiblissement de la conviction selon laquelle la liberté de chacun suppose le respect de celle des autres.
Quel est, au fond, l’enjeu véritable de ces émeutes ?
LSB : Lorsqu’une société devient incapable de faire comprendre pourquoi il est préférable de construire plutôt que de détruire, de travailler plutôt que de voler, de convaincre plutôt que d’intimider et de respecter plutôt que de s’emparer, elle rencontre une crise qui dépasse largement la question de l’ordre public.
La réponse ne peut être uniquement répressive. Elle ne peut pas non plus se limiter à une explication sociale qui ferait disparaître la responsabilité individuelle. Elle exige de tenir ensemble deux vérités : chacun doit répondre de ses actes, et une société doit s’interroger sur les conditions qui rendent possible une vie commune digne de ce nom.
Quelles actions concrètes en découlent ?
LSB : Il faut donc demander des comptes aux auteurs des violences. Il faut protéger ceux qui les subissent. Il faut combattre les injustices réelles. Mais il faut aussi retrouver le courage de parler de transmission, de dignité, de responsabilité et de sens. Car les objets pillés ne sont pas le véritable enjeu.
Qu’apprenons-nous aux individus à attendre de la vie ?
LSB : Oui, le véritable enjeu est ce que nous apprenons aux individus à attendre de la vie. Si la consommation devient la promesse suprême, certains chercheront à consommer par tous les moyens. Si la puissance devient le principal signe de reconnaissance, certains chercheront à s’imposer par la violence. Si la liberté n’est plus associée à aucune responsabilité, la force risque de devenir, pour ceux qui la détiennent momentanément, une justification suffisante.
Il ne s’agit pas d’une fatalité. Il s’agit d’un avertissement. Une civilisation ne se maintient pas seulement parce qu’elle interdit de détruire. Elle se maintient parce qu’elle donne à ses membres des raisons de protéger ce qui mérite de durer.
Comment ces raisons se transmettent-elles ?
LSB : Ces raisons ne naissent pas spontanément. Elles se transmettent par l’éducation, les institutions, les exemples, les liens familiaux, la culture et les convictions qui orientent la vie collective. Elles supposent que nous puissions affirmer, sans arrogance et sans naïveté, que tout ne se vaut pas ; que tous les désirs ne sont pas des droits ; que la frustration ne justifie pas la violence ; que la dignité humaine ne se mesure pas à la richesse ; et que la liberté ne dispense jamais de la responsabilité.
De quoi une société a-t-elle finalement besoin ?
LSB : Une société a besoin de règles, mais aussi de finalités. Elle a besoin d’autorité, mais aussi de justice. Elle a besoin de prospérité, mais aussi de valeurs qui empêchent la prospérité de devenir une fin en soi. Elle a surtout besoin de transmettre la conviction que la vie humaine vaut davantage que ce qu’elle permet d’acquérir.
Quelle question ces émeutes posent-elles en dernière analyse ?
LSB : Au fond, la question posée par ces émeutes est peut-être celle-ci : que reste-t-il d’une société lorsque ses membres ne savent plus très bien ce qui mérite d’être défendu, sinon leurs propres intérêts ?
La réponse ne se trouve ni dans les seules statistiques de la délinquance, ni dans les seuls plans de relance, ni dans les seules déclarations politiques. Elle dépend de notre capacité à construire un monde commun dans lequel la liberté n’est pas séparée de la responsabilité, la justice de l’exigence, la prospérité du bien commun et la dignité humaine de toute logique de rendement ou de possession.
Quel est l’urgence véritable de notre temps ?
LSB : Il faut, pour cela, retrouver une colonne vertébrale morale et spirituelle pour préserver ce sans quoi aucune manière de vivre ensemble ne demeure longtemps possible. Le drame d’une société, c’est qu’elle finisse par ne plus savoir expliquer pourquoi ses institutions méritent d’être respectées. Et c’est peut-être là, bien davantage que dans le spectacle des vitrines brisées, que se situe l’urgence véritable de notre temps.





