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Covid-19 et le sens de la vie

1 - La rhétorique classique

Face à la pandémie du coronavirus, les Etats ont répondu par des mesures sanitaires et juridiques, puis par des mesures d’aides économiques pour atténuer les effets du confinement. En France, comme ailleurs, une mise en récit des évènements s’est opérée. Le mécanisme de la rhétorique classique, bien identifié depuis la Grèce antique, s’est parfaitement déployé. Il permet de façonner les représentations de l’opinion et d’emporter l’adhésion ou le consentement du peuple. Cette rhétorique classique articule trois pôles ou voix concomitantes : le logos ou la voix de la raison, l’ethos ou la voix de l’agir moral et le pathos ou la voix de l’émotion et de l’empathie. Selon qu’une voix prend l’ascendant sur les autres, le corps social est gouverné soit par la raison, soit par la loi morale, soit par l’émotion. Chacune de ces trois voix trouve dans la société d’aujourd’hui son incarnation : la raison (logos) s’incarne dans la parole scientifique, la loi morale (ethos) s’incarne dans l’autorité politique et enfin, l’émotion (pathos) s’incarne dans la parole médiatique.

Nous pouvons ainsi situer chacun des pôles de la manière suivante :

Logos - voix de la raison : les sciences
Ethos - voix de la loi morale : la politique
Pathos - voix de l’émotion : les médias

Si notre société était gouvernée seulement par la médiasphère, elle serait conduite au rythme des émotions suscitées par le traitement de l’information : indignation, colère, satisfaction… Si elle était gouvernée seulement par l’autorité politique, la production de lois dicterait l’ordre par des normes. Enfin si elle n’était que sous l’autorité de l’instance qui détermine aujourd’hui la vérité des choses, les « sciences » gouverneraient en imposant une rationalité seulement scientifique.

2 - La « vérité scientifique » remède à la contagion de l’émotion (2’24)

Ce fut sans doute le cas, lorsqu’au cours du mois de mars 2020, l’autorité politique s’en est remise à l’expertise scientifique pour prendre la décision d’un confinement national immédiat et lutter ainsi contre les effets redoutés de la pandémie : effets sur les personnes et sur le système de santé. C’est ce que constate le philosophe Olivier Rey disant que lorsque « les gouvernements prétendent aligner leur politique sur les prescriptions de la science, ils n’assument pas la responsabilité qui leur est propre, et dissimulent leurs choix en simples conséquences de rapports d’expertise. » (Figaro, 9 juin 2020)
La crainte de voir des images d’hôpitaux engorgés de personnes malades a motivé le confinement évitant ainsi que l’émotion ne gagne l’opinion qui se retournerait contre le pouvoir. La contagion de l’émotion était redoutée en cas de débordements. Les médias dramatisent les risques encourus, et opèrent une sorte de régulation de la température de l’opinion selon la manière de traiter les sujets. En égrenant quotidiennement les cas de contaminations et le nombre de décès, les voix médiatiques et politiques ont conquis la raison de la population qui s’est confinée sans résistance.

Une caractéristique spécifique de la vie humaine est qu’elle vit de paroles. Elle baigne consciemment ou pas, dans un discours permanent qui rend compte du sens des évènements. La rhétorique, qui joue sur les trois leviers logos, ethos et pathos, permet d’assurer la crédibilité de ce récit commun. Logos, ethos et pathos sont dans l’âme humaine de manière intemporelle et déterminent notre manière de comprendre et de nous orienter.

3 – De la « science » au « scientisme » (4’24)

Il nous faut à présent interroger un aspect moins discuté de cette présentation d’ensemble. Le principe de rationalité – le logos - fut exclusivement attribué à la parole dite « scientifique ».
Notre époque n’a-t-elle pas consenti à ce que la parole de vérité soit énoncée par l’instance scientifique, et elle seule ? Comme le suggère Olivier Rey des nuances s’imposent car « la notion de vérité scientifique n’est pas monolithique, les critères d’appréciation peuvent varier selon les secteurs. (…) A l’intérieur de chaque science, un large éventail se déploie entre des faits parfaitement établis dont on sait rendre compte de façon tout à fait satisfaisante et, à l’autre extrémité, des faits partiellement connus et dont les explications ne sont que lacunaires, conjecturales et sujettes à controverse. (…) A l’intérieur même d’une science, il y a des choses que l’on sait bien, des choses que l’on sait plus ou moins, des choses que l’on ne sait pas. Si certains ont tort de « relativiser » la science dans son ensemble au nom des incertitudes qui caractérisent ses marges, d’autres ont tort de faire comme si ces marges étaient pleinement conquises. Il est légitime et souhaitable que les scientifiques donnent leur avis sur des questions qui ressortent à leur discipline, mais il est malsain de faire passer pour discours de la science ce qui, sur certaines questions où les certitudes font défaut, ne reste qu’un avis. » (Figaro, 9 juin 2020)

On se souviendra qu’entre mars et juin 2020, les décisions politiques furent essentiellement décidées en fonction des avis scientifiques, qu’il s’agisse de l’Organisation Mondiale de la Santé ou encore du comité scientifique. Cette contribution à l’analyse de la situation n’est pas en cause, au contraire. Ce qui l’est davantage, est l’exclusion d’autres voix que la rationalité des calculs de probabilité. Le critère de vérité semble avoir été exclusivement dévolu à la science, ce que la science elle-même ne saurait prétendre pour les raisons que nous avons évoquées. Une forme de dévotion envers la science s’était installée depuis des décennies, traduisant le besoin naturel de se confier en une instance sécurisante. Ce trait marquant de notre époque devient une idéologie nommée « scientisme » lorsqu’elle dénie le droit à d’autre voix de faire entendre une autre parole. Les personnalités du monde des sciences médicales ont ainsi monopolisé les plateaux des chaînes d’informations continues. La vérité semblait se confondre avec la connaissance. Or, une correction logique s’impose : une somme des connaissances ne saurait en rien prédire la vérité de ce qui vient. La crise sanitaire aura révélé combien nos sociétés ont développé une attente de connaître l’avenir et une soumission, consciente ou pas, à la parole de la médecine, étant attendu que l’autorité sachante soit aussi l’autorité prévoyante. Le désir de connaître l’avenir est un invariant de l’esprit humain qui doit sans cesse concevoir un ordre des choses.

4 – Le primat de la vie biologique (8’14)

Il nous faut interroger à présent le fait que l’autorité médicale se soit imposée à toute autre autorité, économique en particulier. Quelles raisons justifient de tout mettre en œuvre pour sauver la vie biologique seulement ? Si cela peut sembler une évidence, personne n’en explique la raison au fond. Quel est le sens du primat de la vie biologique sur la vie économique, de l’individu sur la société ? Il y a ici des présupposés qui ne sont pas mis au jour. Notre société s’est implicitement édifiée sur une hiérarchie de valeurs qui fait primer la vie du corps comme le tout de la vie. S’il n’y a plus de corps, il n’y a plus de vie, et le corps sera donc tout ce qu’il convient de préserver pour sauver la vie. Une telle équation semble une évidence. La vie cependant se confond-elle seulement à notre corps ? Nous sommes là au cœur de la question que pose la pandémie et notre réponse sanitaire traduit aussi notre réponse à cette question plus profonde : qu’est-ce que la vie ? Nos sociétés modernes ont conféré aux sciences le soin d’énoncer la vérité au sujet de ce qu’est la vie, en lui conférant tout pouvoir sur notre corps. Il s’ensuit que la plupart d’entre nous, avons à l’esprit l’idée que notre vie est identiquement la vie de notre corps, comme si la vie du corps social ne tenait qu’une place marginale voire non nécessaire à la vie de chacun. Or, qu’est-ce que la vie du corps sans l’environnement social qui rend possible la vie relationnelle ? Qu’est-ce que la vie sans un milieu qui la rend possible ? Si la vie est la vie de mon corps seulement, clos sur lui-même, comment dois-je considérer les relations nécessaires à la vie de ce même corps ? La crise sanitaire a mis en évidence la difficulté d’articuler vie individuelle et vie sociale, nécessité organique et nécessité relationnelle.

5 - La peur de perdre la vie (10’42)

La possibilité que la vie transcende son expression corporelle est peu considérée à notre époque, qui fait de la mesure tangible et visible le critère de vérité. Sans comprendre l’activité spirituelle qui caractérise la vie proprement humaine, l’organicité biologique pourrait bien définir à elle seule la vie de l’homme. Or, il n’y a de vie que de relation et le corps est le lieu et le signe tangible de ses relations vitales. La peur de la mort est d’autant plus forte que la vision réductrice des sciences, en faisant de l’organique le tout de la vie, perd de vue la valeur de la relation comme condition de la vie ! Le corps en sa matérialité n’est donc pas tout. Notre peur de la mort et la peur de perdre notre corps sont directement liées à une interprétation qui réduit la vie au corps et provoque en réaction l’impératif de tout mettre en œuvre pour repousser et vaincre cette perte. Ici s’envisage une affirmation paradoxale : nous ne perdrons pas tout en perdant notre corps.

Nous voici à la racine de notre problème : en quoi la « science » est-elle fondée à réduire la vie à l’organicité du corps ? Qu’est-ce qui pourrait convaincre cette apparente évidence de sa fausseté ? Ce que nous observons et mesurons, est-il exhaustif de ce qu’est la vie humaine ? Est-il possible ou pensable, que la vie déborde de son substrat biologique et puisse s’étendre jusqu’à la vérité et l’amour ? Autrement y a-t-il de la vie qui ne soit pas seulement corporelle ? Puisque nous faisons dépendre toute vie du corps, ne sommes-nous pas piégés par l’impératif de le conserver en vie à toute force ? La vie humaine trouve sa spécificité en ce qu’elle est contenue d’abord dans une relation, dans la vérité et dans l’amour et non pas seulement dans l’organicité d’un corps qui n’en est que le signe.

La crise sanitaire aura montré que nous sommes collectivement soumis à une vision étroite de la vie, selon ce que les sciences savent en dire, sans toutefois prétendre à son exhaustivité. La science saisit une partie visible de la vie et non sa totalité. Chacun sait bien qu’un médecin ne voit pas toute l’histoire relationnelle et spirituelle de son patient. Or, celle-ci le constitue probablement davantage que son organisme.

6 - La nature de la vie humaine : une dynamique (13’42)

Face à la menace de la pandémie et conscient de notre ignorance sur la nature du virus, la voix de la raison – du logos- eut voulu que nous puissions nous interroger sur la vraie nature de la vie ?

Cette question ne pouvait pas être posée pour au moins deux raisons : d’une part parce qu’on présuppose que la réponse est déjà acquise pour tous et sans distinction : la vie est la palpitation cardiaque et donc la vie du corps. Cet apriori est doublé d’un autre préjugé : nous n’avons plus à nous poser cette question. C’est donc une présomption de connaissance exhaustive au sujet de la vie qui tient lieu de raison. Tant que nous projetterons sur le discours scientifique une fausse exhaustivité de la connaissance, nous manquerons la vie. Tant que nous n’écouterons pas la voix scientifique reconnaître qu’elle demeure elle aussi devant une énigme, l’écho médiatique retournera l’incertitude en certitude et mobilisera l’émotion pour susciter l’action.
Le discours du pouvoir politique s’est appuyé sur la voix des experts, pour développer une rhétorique de la protection de la vie. Une authentique sagesse assume précisément la non-connaissance, ou l’ignorance qui a conscience d’elle-même. Nous pouvons aujourd’hui affirmer l’inséparable unité entre la vie corporelle, la vie sociale et le cadre environnemental. Répondre à la menace signifiait porter une égale attention à la vie individuelle des malades, mais aussi à la qualité des relations familiales et sociales et de l’environnement. C’est du reste ce que l’opinion à parfaitement redécouvert : l’importance des familles et l’émerveillement devant la nature renaissante du printemps. Le pouvoir politique agissait sur les corps par les biais des soins, tandis que les citoyens regardaient le paysage et éprouvaient l’importance des attachements familiaux.

Relevons combien notre société ne considère pas suffisamment la vie comme une aventure à vivre jusqu’à la mort mais promeut l’idée d’un bien à conserver le plus longtemps possible, comme un capital santé à faire fructifier jusqu’à l’heure d’une mort privée de toute signification a priori puisqu’elle ruine les efforts de conservation du corps. Ce schéma mental s’est massivement imposé dans les esprits : il repose au fond sur une croyance faisant de la vie organique le tout de la vie, délaissant la vie spirituelle comme composante essentielle de la vie. Nous avons traversé la crise du Covid avec nos seuls outils techniques et non notre sagesse pour regarder la vie à l’aune de son terme. Osons à nouveau interroger : la vie est-elle seulement l’organisme biologique du corps, ou peut-elle être comprise comme la capacité spirituelle d’assumer la finitude du corps lui-même ? Le vivant n’est-il pas celui qui sait que la mort participe à une dynamique d’accomplissement ? Le mutisme des sciences sur la mort, perçue seulement comme un échec, conditionne la rationalité qui a emporté la décision politique.

7 – Pourquoi sauver une vie ? (17’22)

La pandémie du Covid 19 interroge sur ce qui justifie au fond, de tout mettre en œuvre pour sauver une vie corporelle sans chercher à en préciser le sens ou la signification de cette vie ? Car à la question « mais pourquoi sauver une vie ? » l’évidence qui fait hausser les épaules ne suffit pas. Pourquoi sauver les vies des malades du Covid, si ce don ne s’accompagne pas d’un sens ? Pourquoi ce sens est-il si peu évoqué ? Pourquoi prendre tant de mesures pour sauver ces vies et non celles de personnes atteintes d’autres pathologies ou exposer à des conflits ? Nous ne savons pas dire l’égale valeur de nos vies. Sans nier l’immense mérite de sauver des vies quoi qu’il en coûte, jusqu’où faut-il aller dans la dissociation entre la vie organique et la vie proprement humaine ? Pouvons-nous vraiment prétendre être gardien et possesseur de notre vie ? En mettant toute l’économie à l’arrêt pour atténuer les effets de la pandémie, l’humanité ne cherchent-elles pas à se convaincre de son pouvoir sur la vie ? Ne rêve-t-elle pas de sa puissance par sa technique et sa science ? L’humanité du XXIème siècle, ivre de sa maîtrise supposée sur la vie humaine, ne peut admettre d’être mise en échec par l’agression d’un simple virus. Le virus aura démasqué le désir humain de maîtriser la vie. C’est donc notre propre rapport à la vie qu’interroge la pandémie. Cette réponse est à peine ébauchée car la question est à peine susurrée : après tout, que disons-nous de la vie ? Que sommes-nous prêts à en dire ? Pourrions-nous essayer de la comprendre avant de vouloir la posséder ? Et pourrons-nous la posséder vraiment sans l’avoir comprise ?

8 - Entrevoir la vie (19’25)

La possibilité que la vie ait un sens qui dépasse la seule existence biologique – inévitablement contrainte dans le temps – n’intéresse, semble-t-il, pas grand monde aujourd’hui. Les religions qui, elles, offrent une autre perspective de sens de la vie sont disqualifiées sans ménagement par la volonté de maîtrise du vivant. La réflexion philosophique et la compétence scientifique doivent à nouveau pouvoir entrer en dialogue. Le discours sur la vie, comprise comme trajectoire et dynamique d’accomplissement, est loin d’être un non-sens. Nos contemporains et ceux qui font l’opinion ont tous la faculté de comprendre que ni la science, ni la politique, ni les médias ne peuvent évoquer la raison de naître et de mourir. Si ces questions semblent des impasses, il faut s’y aventurer de nouveau et vaincre la peur d’être déçus ou peur de découvrir finalement l’inattendu : que la vie puisse avoir un sens en elle-même, qui intègre l’acte même de mourir. Cette pandémie aura révélé l’immense attente de sens de notre époque. Il se trouve encore la sagesse de la parole biblique pour offrir une lumière à l’intelligence en quête de sens. Si l’homme n’est pas conduit à assumer d’emblée son face-à-face avec l’heure de son départ, s’il n’accède pas à la conscience que ce monde n’est pas un lieu où l’on reste mais un lieu que l’on quitte, il n’a pas encore commencé à entrevoir la vie. Si l’homme ne comprend pas que la mort n’est pas seulement un évènement biologique mais aussi un évènement spirituel qui participera à son accomplissement, il n’a pas encore commencé à vivre. La parole biblique reste à écouter et à explorer. Elle offre un aliment pour l’intelligence, éclairant d’une lumière vive l’énigme de notre mort, libérant l’humanité de sa peur de mourir et l’établissant dans une relation filiale à son créateur.

Le Covid-19 aura fait beaucoup plus que menacer nos organismes biologiques puisqu’il aura surtout mis une loupe sur notre peur de l’inconnu, notre illusoire volonté de maitriser la vie en repoussant la mort et surtout notre ignorance des conditions même de la vie. Il n’y a en effet, pas de vie possible en dehors d’un milieu qui la porte ; or le milieu propre à la vie humaine est plus vaste que la vie biologique, sociale et environnementale. Le milieu qui permet la vie spécifiquement humaine s’appelle l’amour. Dès lors, la vie biologique n’a d’autre finalité que de faire émerger l’amour, et ce monde matériel et temporel existe afin qu’apparaisse l’amour. Il n’y a là aucun automatisme mais l’espace de notre liberté. Pour nous relever des conséquences de la pandémie il sera à présent nécessaire de retisser avec soins des relations humaines qui répondent au don de la vie par le primat de la gratitude. C’est elle qui donne saveur à la vie quand bien même nous ne pourrons la posséder, mais seulement la recevoir.


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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