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Carissa Véliz, chantre de la lecture

Carissa Véliz, chantre de la lecture

Outre sa critique de la surveillance des données et les risques en matière de captation de l’affection que font courir les intelligences artificielles, la philosophe Carissa Véliz, professeure à l’Université d’Oxford et spécialiste de l’éthique du numérique, encourage la lecture. Lire un livre dont on tourne les pages est devenu, selon elle, l’acte de résistance le plus subversif de l’ère numérique. La lecture se présente comme un acte de rébellion permettant de fortifier la concentration.

Carissa Véliz souligne que le modèle économique des géants de la tech (réseaux sociaux, plateformes, applications) repose sur la captation permanente de notre attention. Le flux continu de notifications et de contenus courts disperse l’attention et détruit notre capacité de concentration. Le moment est venu d’entrer en résistance face à l’économie de l’attention. Le geste rebelle consiste à s’asseoir avec un livre physique. C’est décider de rompre unilatéralement le lien avec ces algorithmes. C’est un refus de se soumettre au flux incessant conçu pour nous faire scroller indéfiniment.

Pour la philosophe, l’attention est ce muscle psychologique indispensable à l’autonomie humaine. En passant notre temps sur des écrans, nous laissons les algorithmes décider de ce que nous voyons seconde après seconde. Il est nécessaire de fortifier l’attention plutôt que la déléguer. La musculation cognitive consiste à choisir de lire un livre papier afin de forcer le cerveau à maintenir son attention sur un seul objet, un seul fil conducteur, pendant de longues minutes ou même des heures. C’est une rééducation active de la concentration que les algorithmes tentent d’atrophier.

Auteure de l’ouvrage de référence Privacy is Power (La privacidad es poder), Carissa Véliz lie intimement la lecture à la notion de liberté individuelle. Le face-à-face avec le livre créé un espace inviolable. Contrairement aux livres numériques (Kindle, applications de lecture) ou aux articles en ligne qui tracent vos habitudes, vos surlignages, votre vitesse de lecture et revendent ces données, le livre imprimé ne vous espionne jamais. La reconquête de l’autonomie et de la vie privée passe par une lecture sur papier. C’est un espace intime et totalement privé où l’on renforce son esprit critique, où nos pensées demeurent à l’abri de la surveillance algorithmique.

Enfin, Carissa Véliz souligne l’existence d’un danger politique majeur : une population incapable de se concentrer et de lire des textes longs et complexes devient perméable à la manipulation, aux fake news et au populisme. Les systèmes algorithmiques gouvernent par l’émotion. Il convient de dresser un rempart pour la démocratie. Tout citoyen éclairé se doit de veiller à développer une pensée nuancée. Cela requiert du temps, une forme de lenteur, voire de rêverie, propice à la réflexion. En protégeant notre capacité de concentration par la lecture, nous protégeons également notre aptitude à débattre, à comprendre la complexité du monde et, in fine, à maintenir des sociétés démocratiques saines.

Apprendrons-nous à regarder nos bibliothèques, à nous y attarder pour cultiver l’art de penser ?


Père Laurent Stalla-Bourdillon

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